Une véritable passion pour le chant à travers les siècles

Ce que nous appelons « musique religieuse » regroupe une diversité illimitée d'expressions qui se sont developées à travers les générations, a progenie in progenies, dans le passage du temps. Elles ont donné lieu à une multitude d'exécutions singulières. Si les textes demeurent, au moins dans leurs substances fixées par l'écriture, la musique sacrée chrétienne fait résonner sa parole à travers une extraordinaire variété d'expressions vocales et harmoniques. Selon qu'ils sont produits par des chanteurs cléricaux, par ceux d'une confrérie ou par une assemblée de fidèles, les mêmes versets du Kyrie, du Gloria, du Magnificat, ont résonné et résonnent aujourd'hui encore très diversement. Ne sont pas seulement en cause les hauteurs de voix et les rythmes, mais les singularités de ceux qui se manifestent dans les sons, c’est à dire, le timbre et la couleur qui donnent à la voix humaine une émotion troublante qui la distingue de tous les instruments.
Aussi la même ligne mélodique du Stabat Mater - prenons celle du Liber usualis - résonne bien différemment suivant la manière dont elle est exécutée, ou pour mieux dire, de qui la chante. Dans le son articulé chaque chanteur met tout son être, son unicité vocale, sa propre émotivité et affectivité, l'expression de ses propres besoins et requêtes.
On retrouve ainsi dans la concrétisation du son produit des significations symboliques qui dépassent le contenu du texte. Il semble paradoxal de proposer en concert des textes prévus pour la liturgie, toutefois l'émotion produite par la musique religieuse, capable de fasciner bien au-delà de sa destination originelle, recèle un puissant pouvoir attractif qui continue de nous surprendre. Les innombrables versions d'un même texte sacré (peut-on dénombrer les Stabat Mater et les Kyrie ?) ne doivent pas être vues seulement comme de multiples combinaisons de notes, mais comme l'entente d'exception de l'identité singulière des exécutants.
Plus de dix ans d'évolution dans cet univers de la musique religieuse sous la direction sure et passionnée de Sébastien Lemaire ont amené le chœur A Più Voci à une singulière intensité vocale. L'ensemble poursuit à travers ce deuxième disque son propre parcours d'interprétation des matériaux fixés dans les traces écrites extraites des bibliothèques et des archives, ainsi que par des rencontres de chanteurs de tradition orale des confréries de Corses et de Sardaigne. Ils s'approprient ces matériaux tant par l'ajustement de différents passages que par l'ajout éventuel d'une voix à la palette sonore élaborée collectivement. De nombreux commentaires pourraient être écrits à propos du son et de l’interprétation des morceaux choisis. Prenons par exemple les deux versions du Kyrie, elles consistent en une répétition des mêmes paroles où les différentes voix sont chantées essentiellement en homorythmie, ce qui rend les paroles immédiatement compréhensibles. Dans le premier cas - n° 3 -, il est évident qu’apparaît un procédé de composition polyphonique de type horizontal, avec une partie conductrice, celle qui entonne le chant, dont la ligne mélodique évolue par des degrés proches et conjoints, tandis que la deuxième partie est beaucoup plus libre dans le jeu des sauts mélodiques procurés par les superpositions de deux sons appelés bicordes. Dans la deuxième version - n° 23 -, le jeu du développement mélodique horizontal se fond dans les combinaisons verticales des différentes suites d’accords, y participe une basse évoluant par des sauts amples tant ascendants que descendants ; cet ensemble d’éléments confère un caractère particulier au discours musical. Nous avons donc ici la comparaison de deux traces musicales différentes : dans la première -n° 3- l’aspect vocal se distingue par l’indépendance réciproque des parties, et dans la seconde -n° 23- elles sont chantées en alternance, les passages par l’ensemble du chœur où prédomine la fusion des accords, et celles chantées par une partie du chœur où les parties dévolues au chant sont davantage mises en valeur.
En toute honnêteté, l'ensemble A Più Voci propose donc sa musique, c'est à dire, son identité sonore spécifique dans laquelle consciemment se fondent les individualités des femmes et des hommes qui le composent. Une sincère activité musicale sans proclamation pompeuse, loin de certaines propositions équivoques de reconstructions ou de nouvelles propositions « philologiques », futilement vantées par tant de formations oubliant que n'importe quelle trace écrite n'est pas de la musique mais seulement sa représentation partielle parce qu'il manque notamment des indications précises sur le timbre. Un enregistrement audio ne représente pas une tradition musicale transmise oralement mais elle est seulement sa fixation « occasionnelle » fruit des circonstances dans laquelle elle s'est produite (les mêmes exécutants quelque temps avant ou après auraient certainement proposé quelque chose de musicalement différent). Certainement, une expérience musicale comme celle du chœur A Più Voci s'apprécie pleinement dans le lieu et l'acte de sa performance : l'enregistrement discographique, par définition, emprisonne le son, émoussant inévitablement la perception de l'écoute en direct. Faire un disque pour une formation comme celle de Linkebeek est surtout une étape dans un parcours musical qui est aussi un parcours humain, de relations, d'amitiés et de solidarités.
Et ce a progenie in progenies (de génération en génération) est vraiment une belle étape.
Comme il se dit en Sardaigne : « A medas annos ! » (Longue vie !).

Ignazio Macchiarella (Universita di Cagliari)

(Traduction, Marcellina et Andrea Sechi, René Braibant, Sébastien Lemaire)

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